Cinéma
'The Dissident', magistral documentaire sur l’affaire Khashoggi
Publié le 26 mars 2021
20 octobre 2018, Istanbul, consulat saoudien. Moqué, séquestré, étouffé dans un sac plastique,
démembré avec une scie à os… Les dernières minutes de la vie de Jamal Khashoggi
sont une atrocité. Le corps du journaliste saoudien le plus célèbre du monde finira
(probablement) en cendres, quelques centaines de mètres plus loin, dans le
brasero du jardin du consul qui aurait commandé 30 kilos de viande le jour même
pour faire croire à un barbecue. Cette barbarie sans nom en a pourtant un: Mohammed ben Salmane ou MBS, jeune prince héritier d’un pays, l’Arabie saoudite, où la pensée unique est une reine incontestable. Dans 'The
Dissident', magistral documentaire d’investigation de l’oscarisé Bryan Fogel,
l’affaire Khashoggi devient l’affaire MBS, une charge implacable et saisissante
contre les agissements d’un homme, d’une monarchie (et d’un monde) plus soucieux
des arrangements géopolitiques que des droits de l’homme.
'The Dissident' retrace le parcours de Jamal Khashoggi, réformateur
modéré devenu ennemi de la couronne. Dans un pays où toute voix dissonante est réduite
au silence, Jamal Kashoggi a fui l’Arabie saoudite en septembre 2017, meurtri
par la dégradation de ses droits fondamentaux. Les espoirs placés en MBS, jeune
dirigeant à la vision moderne et arrivé au pouvoir 2017, semblent illusoires.
Son programme Vision 2030 (émancipation des femmes, libération culturelle…), n’est
qu’une stratégie de communication de plus pour Khashoggi, parti vivre aux
Etats-Unis après 30 ans de travail proche de la couronne. Seul mais décidé, il
deviendra une plume du Washington Post et un éditorialiste majeur du Moyen-Orient.
Le documentaire de Bryan Fogel, réalisateur oscarisé en 2017
pour 'Icarus' (un documentaire sur le dopage des athlètes russes), insiste sur l’importance
du réseau social Twitter où 80% (!) de la population saoudienne s’y exprime
(trop) librement. Riyad passe à l’attaque. Une armée de milliers d’hommes souris en main est mise en place par MBS, pour cibler les opposants à travers le
monde et éradiquer toute contestation. Jamal Kashoggi, journaliste influent proche d'activistes anti-gouvernement et au
compte Twitter suivi, devient un traître, diffamé sur les réseaux sociaux par des
milliers de faux comptes. Même Jeff Bezos, patron d’Amazon…et du Washington
Post, sera victime d’une cyber-attaque de l’Arabie saoudite devenue maître dans
l’art de l’espionnage.
Haletant et mené comme un thriller, 'The Dissident' devient
glaçant dans sa dernière partie. Grâce aux images fournies par la police turque
et aux enregistrements des renseignements turcs, Bryan Fogel retrace ce coup monté minutieusement par des hauts placés de la couronne pour éliminer Jamal Khashoggi.
La culpabilité de MBS, dont l’ombre plane sur tout le documentaire, ne semble
faire aucun doute. La CIA notamment conclura avec certitude que le jeune prince
héritier a commandité le crime. Le silence des grandes puissances partenaires
(France, Angleterre, Etats-Unis…), aux mains liées par des contrats pharamineux,
est plus qu’accablant. Acculé, Donald Trump aura le mérite de l’honnêteté (un
comble), en déclarant ne pas vouloir "détruire la relation économique" avec un pays dont les achats en armement sont trop importants pour être menacés….
Passionnant. Effrayant. Révoltant. 'The Dissident' est un
film remarquable, une dénonciation d’un monde où la moralité est pervertie par
l’argent, et un hommage à un homme libre, passionné par son métier de journalisme
d’investigation alors à l’aube d’une nouvelle vie…
'The Dissident' est disponible à travers le
monde sur les plateformes de vod (Canal Play, Orange, Apple tv…) et Amazon Prime. A
ce jour, le film n’est pas visible à Maurice. Vous le trouverez sur des plateformes
de streaming moins légales.